mardi 29 avril 2014

Tout feu tout flammes






L'argument par la beauté







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Cet argument existe bel et bien mais me semble illogique pour au moins deux raisons: (a) la beauté est dans l'oeil de celui qui regarde, et une expérience esthétique n'a strictement rien d'universel; (b) la nature est loin d'être parfaite. Parlons donc de perfection aux enfants atteints de leucémie, aux gens atteints de dégénérescence maculaire, aux victimes de la maladie d'Alzheimer, à celles de tremblements de terre, ou à ces malheureuses chenilles qui doivent servir d'incubateurs vivants pour la gestation de larves de guêpes (pour lesquelles ce processus monstrueux est le seul moyen de se reproduire).

Le principe anthropique en est, je présume, une variante; cependant, je considère ce dernier comme un cas sévère de masturbation mentale, à mettre sur le même pied que le paradoxe de Zénon si on cherchait à l'appliquer réellement aux performances athlétiques. "L'univers est ainsi fait qu'il a permis à l'Homme d'y exister pour pouvoir l'observer, et si on en changeait quelques constantes de quelques décimales, il ne pourrait pas exister. Ergo, l'univers a été conçu de façon précise pour que l'Homme puisse y exister". Est-ce que le docteur Pangloss aurait pu mieux dire? «Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux. » (Voltaire, Candide).

Certes, si les constantes universelles étaient changées l'univers tel que nous le connaissons ne saurait exister, et nous ne saurions être là pour en parler. Ainsi, si pi n'égalait pas 3,1415926 et des poussières mais 3 (comme le dit le premier livre des rois, 7:23) la relation entre le diamètre d'un cercle et sa circonférence serait différent de ce que nous observons, ce qui n'est pas possible dans notre univers. Et alors? L'univers serait différent. Nous ne serions pas là pour en parler, mais qui dit que d'autres formes de vie, d'autres formes d'intelligences ne pourraient pas y jouer un rôle plus ou moins équivalent au nôtre? Cessons de toujours tout ramener à l'être humain: l'univers n'est pas tel qu'il est pour que nous puissions y exister; nous existons parce que l'univers est tel qu'il est.

lundi 28 avril 2014

Réalités universelles










Matériel supplémentaire

Nous nous sommes toujours demandés s'il y avait quelqu'un là-bas, dans les étoiles. Une façon de répondre à cette question serait de recevoir de la visite de voyageurs d'outre-espace, mais ces touristes cosmiques se font toujours attendre. Une autre façon serait de se rendre sur d'autres planètes (idéalement situées autour d'autres étoiles), mais notre technologie encore jeune et les inimaginables distances impliquées rendent cette option irréaliste. Une troisième option qui s'offre à nous est de tendre l'oreille: puisque nous communiquons entre nous par le biais d'ondes électromagnétiques modulées (radio, télé, micro-ondes), peut-être que d'autres intelligences font de même du côté de Tau ceti ou de l'étoile de Barnard? Peut-être même envoient-elles sur les flots de la voie lactée l'équivalent de bouteilles à la mer, sous forme de messages voyageant à la vitesse de la lumière?(Diantrement moins cher que d'équiper une soucoupe, j'en suis sûr).

En 1959, les scientifiques intéressés à la chose se mirent à utiliser sérieusement des radio-téléscopes pour écouter les étoiles et ce qu'elles avaient peut-être à nous dire. La NASA fournit même des fonds à partir de 1975 pour un projet appelé SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence), et le roman Contact de l'astronome et grand vulgarisateur Carl Sagan (roman d'ailleurs adapté au cinéma en 1997) donne une idée de l'excitation qui aurait été celle des radio-astronomes assez heureux pour être présents au moment de la réception d'un authentique signal.

Il y eut bien sûr quelques fausses alertes. Un signal à bande étroite (<10 kHz) d'une fréquence d'environ 1420 MHz, appelé Wow!, a été capté en 1977 et a duré un bon 72 secondes. On ignore ce qui a pu générer ce signal qui ne fut plus jamais observé (et ce n'est pas faute d'essayer!); parmi les hypothèses les moins romantiques est celle qu'il s'agirait d'un signal terrestre qui aurait été reflété par un satellite ou un débris en orbite. Il pourrait aussi s'agir d'un signal naturel d'origine encore nébuleuse; à cet égard, il n'est probablement pas trivial que la fréquence de ce signal soit, à quelques décimales près, celle de la bande de l'hydrogène.

Des phénomènes naturels peuvent en effet passer pour plus qu'ils ne sont, si l'on ne modère pas son imagination. Un signal radio régulier appelé LGM-1 (Little Green Men-1, ou petits hommes verts-1) fut d'abord reçu en 1967 et ce n'est que l'année suivante qu'on en fit état dans la prestigieuse revue scientifique Nature; ce message était issu du premier pulsar découvert. Un pulsar est une étoile à neutrons qui tourne très vite, émettant des ondes radio très puissantes à travers l'espace. Fascinant, certes, mais pas la preuve de l'existence d'un disc-jockey dans une autre galaxie.

Après quelques années de vache maigre côté SETI (vous imaginez ce que quelqu'un comme Ronald Reagan devait penser d'utiliser des fonds publics pour essayer de capter des émissions radio extra-terrestres!) la NASA reçut l'aval du gouvernement pour entamer un projet plus formel, devant s'étaler sur dix ans avec un budget de 100 millions de dollars, le programme SETI/HRMS (High Resolution Microwave Survey). Malheureusement, le congrès devait couper les fonds à toute l'opération dès l'année suivante, et SETI fut abandonné par la NASA. Certaines de ses activités ont été reprises par un institut à but non-lucratif, par des institutions académiques et par d'enthousiastes volontaires qui prêtent leur temps d'ordinateur. Nous n'avons pas encore perdu espoir de contacter les petits hommes verts.

Un article intéressant sur l'histoire de SETI peut être lu ici (en anglais).

Gestion du temps









vendredi 25 avril 2014

Ma foi, si le but est juste de briser des cellules...









Pendant ce temps, le prince nigérien...









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Cette arnaque est vieille comme l'internet, et peut-être plus encore... Elle se décline en plusieurs variations, mais l'essentiel du message est toujours à peu près le même: quelqu'un dans un pays lointain vous envoie un courriel demandant votre aide. C'est toujours une personne qui dispose d'une importante fortune qu'elle est prête à partager avec vous; tout ce que vous avez à faire, c'est de lui donner votre numéro de compte en banque (pour qu'on puisse y verser la fortune en question) et lui envoyer quelques centaines de dollars pour l'aider à fuir son pays, où des opposants politiques lui veulent du mal. Parce qu'un des premiers personnages fictifs ainsi présentés était supposément un prince nigérien, l'arnaque porte parfois ce nom.

Bien entendu, il est bien mal avisé de donner son numéro de compte en banque à qui que ce soit. Une de mes connaissances a déjà fait office d'enquêteur amateur pour voir jusqu'où ce genre d'arnaque pouvait se rendre: bien qu'il n'ait envoyé ni numéro de compte ni argent à son interlocuteur (qui se trouvait en fait aux Pays-Bas et pas au Nigéria), il a feint de manifester assez d'intérêt pour se faire fixer un rendez-vous en Europe, où il devait apporter une mallette avec plein de pognon dedans... Il va sans dire qu'à ce stade, il a simplement contacté la police.

Mais maintenant, à cause de cette célèbre tentative d'escroquerie, la prochaine fois qu'un prince nigérien a vraiment besoin d'aide il ferait mieux de ne pas se fier au courriel pour appeler au secours.

mercredi 23 avril 2014

Goliath









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La drosophile, aussi appelée mouche du vinaigre (et souvent "mouche à fruits", plus proche de l'anglais fruitfly) est un organisme qui a permis de très nombreuses découvertes dans l'étude de la biologie du développement. Son cycle de vie très court, son petit génome et la facilité d'y générer de nouvelles mutations par traitement aux agents mutagènes comme les rayons X ont contribué à en faire un des premiers organismes modèles de la biologie développementale. On lui pardonnerait presque un de ses gros défauts: on ne peut pas en congeler de stocks! Les mouches mutantes doivent donc être conservées par maintien et division des populations, semaine après semaine.

De très nombreux gènes de drosophile ont d'abord été identifiés à cause de l'effet observé quand ils cessaient d'être exprimés correctement, effet qu'on appelle une mutation. La drosophile ayant naturellement les yeux rouges, on remarque très vite une mutante qui a les yeux blancs; cette mutation, appelée white ("blanc" en anglais) permet donc d'identifier un gène responsable de la coloration rouge des yeux de mouche. Paradoxalement, donc, ce gène porte le nom inverse de ce qu'il fait dans la vraie vie! Le gène white, quand il n'est pas muté, permet à la mouche d'avoir les yeux rouges!

La nomenclature génétique de la drosophile, dont nous avons déjà discuté, est toujours une source d'amusement à cause de l'imagination et de l'humour des chercheurs qui ont choisi le nom de tel ou tel gène. Ces noms colorés facilitent aussi l'apprentissage: ainsi, amnesiac joue un rôle dansla mémoire, et des noms comme boule, boudin, biniou et bric à brac sont quand même plus drôles à apprendre que des noms abstraits faits de chiffres et de lettres isolées.

Longue tradition









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Hieronymus van Aken, mieux connu sous le nom de Jérôme Bosch était un peintre néerlandais de la fin du XVe siècle. Ses tableaux, dont de nombreux présentent de saisissantes et inquiétantes images, allient souvent une iconographie monstrueuse à un grand sens de l'humour. Une analyse érudite des oeuvres de Bosch (à la Umberto Eco) ne manque pas d'y relever une pléthore de références alchimiques, allégoriques et politiques.

L'oeuvre que contemple avec émoi notre ami Bob, ci-haut, est La lithotomie, exposée au musée du Prado à Madrid. On y voit un médecin extrayant une "pierre de folie" de la tête d'un patient, et le couvre-chef peu banal du praticien attire bien l'attention sur ce que Bosch pense des charlatans et de leurs pratiques insensées. Bosch devait coiffer de nombreux autres personnages d'un entonnoir, plus souvent pour représenter la tromperie que la folie, d'ailleurs. L'image du fou qui porte un entonnoir comme chapeau, très répandue de nos jours, trouve probablement son origine dans ces tableaux.

Le chapeau en aluminium que porte Bob n'est pas exactement un entonnoir, quoique sa forme y ressemble. D'après certains amateurs de théories du complot, il est supposé bloquer les ondes télépathiques des extra-terrestres, le contrôle des cerveaux par des micro-ondes émises par le gouvernement, les champs électromagnétiques en général, les influences psychiques mal intentionnées et que sais-je encore. Le concept semble provenir d'une histoire de science-fiction datant de 1927 ("The tissue-culture king") écrite par le biologiste britannique Julian Huxley (frère d'Aldous Huxley, célèbre pour Le meilleur des mondes, et petit-fils de T. H. Huxley, farouche défenseur des théories de Charles Darwin au XIXe siècle).

Le chapeau d'aluminium donne aussi au film Signs de M. Night Shyamalan son image la plus cocasse.

mercredi 16 avril 2014

Yaourt à saveur de billevesée









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Dans l'arsenal imposant du vocabulaire publicitaire, il y a des termes et des concepts qu'on retrouve souvent, parce qu'ils inspirent confiance ou donnent du produit une image avantageuse. "Frais" est souvent associé à tout produit alimentaire qui ne sort pas d'une boîte de conserve, même s'il s'agit d'un fruit qui a été cueilli il y a des semaines; on retrouvera aussi le terme associé au dentifrice ou au parfum d'un savon. C'est de bonne guerre.

Dès qu'on touche de près ou de loin à la santé, par contre, le caca d'oie se met à voler. L'industrie publicitaire, comprenant que le commun des mortels aime bien penser en termes de blanc et de noir, identifiera des termes à connotation négative ("cholestérol"!) ou à connotation positive ("oméga-3"!) et les utilisera à outrance pour nous convaincre que ce qu'on achète est non seulement propre à la consommation, mais garant d'une vie plus longue et plus heureuse. Il n'est ainsi pas exceptionnel de tomber sur du jus d'orange "sans cholestérol", même si la seule façon de trouver du cholestérol dans une orange serait d'en ajouter artificiellement, chose que peu d'entreprises (mêmes les démoniaques multinationales conspuée par tout bon altermondialiste) considéreraient de faire. On insistera aussi sur la présence d'oméga-3 dans tout produit contenant un tant soit peu de lipides, parce que grâce à une campagne marketing mondiale, les effets bénéfiques sur la santé cardio-vasculaire d'une diète contenant ce type d'acide gras en ont fait une véritable panacée qui non seulement réduit vos chances de faire un infarctus mais réduit aussi dramatiquement vos chances de développer un cancer, de devenir diabétique, de devenir sot ou de puer des pieds; il vous empêche aussi de loucher, augmente le quotient intellectuel de vos enfants, ralentit l'effet de serre, fait la promotion de la paix entre les peuples et retarde la mort thermique de l'univers. Oui, madame. Quel bon produit, à prix réduit pour un temps limité!

Les prétentions de nombreux aliments, pseudo-médicaments et autre nutricaments de réguler nos fonctions immunitaires tiennent souvent elles aussi soit de l'exagération, soit de la science-fiction. "Système immunitaire" est bien sûr un terme à forte connotation positive, dans le langage publicitaire; j'imagine que même un vendeur de ciclosporine hésiterait à claironner haut et fort que sa molécule réduit l'efficacité du système immunitaire. (Il dirait plutôt que la ciclosporine réduit les chances de rejet de greffe, ce qui veut dire la même chose mais sonne sensiblement mieux). On nous annonce donc très souvent que ceci ou cela "stimule notre système immunitaire". La réaction attendue chez le client est de l'ordre de "le système immunitaire me protège des maladies, donc ce produit est bon pour moi".

Mais voilà, les mots "stimule le système immunitaire" ne veulent pas dire grand chose hors contexte. Le système immunitaire n'est pas un ange gardien bienveillant qui nous garde des méchants virus et des infâmes bactéries. Comme avec une automobile, quand on soulève le capot, on voit que rien n'est aussi simple que dans une publicité.

Le système immunitaire est composé de cellules et de protéines dont le rôle ultime est, on s'en doute un peu, d'assurer un équilibre entre les cellules du corps et le reste de la nature. À cette fin, les cellules de notre corps portent des marques individuelles (ce sont des protéines exprimées à la surface des cellules) qui permettent de distinguer le "soi" (nous) du "non-soi" (le reste). À cause de la très grande variété de ces marques, chaque personne possède vraisemblablement une "identité" immunologique propre, et c'est la raison pour laquelle il est si difficile de trouver des donneurs d'organes dits "compatibles". Ceux-ci, en effet, doivent avoir une identité immunologique aussi près que possible du receveur, de peur de voir ce dernier reconnaître l'organe comme étant du "non-soi" et de réagir contre lui comme s'il s'agissait d'un tas d'envahisseurs. Une marque, quelle qu'elle soit, qui est reconnue par le système immunitaire porte le nom d'antigène. Vous connaissez les anticorps? Ces protéines circulantes ont pour fonction de reconnaître et de se lier aux antigènes. Toute cellule vivante possède des antigènes, mais notre corps ne fabrique pas d'anticorps contre nos propres antigènes (en temps normal).

Quand une bactérie entre dans notre corps, elle porte des antigènes que nous ne reconnaissons pas. Notre système immunitaire, par différents moyens, réagit et cherche à la détruire. Idem avec un virus. Mais plus encore: quand une de nos cellules est infectée par un pathogène, elle exprime à sa surface certains antigènes typiques de l'envahisseur: c'est une façon de signaler que le pathogène est présent, même s'il se cache dans une cellule. La cellule en question est alors détruite (parce que le système immunitaire ne fait pas dans la dentelle).

Ça marche aussi avec de nombreux antigènes qui ne devraient pas se retrouver là, même sans présence d'un pathogène: plusieurs cancers, par exemple, sont sujets à une réponse immunitaire de notre corps parce qu'ils provoquent l'apparition de nouveaux antigènes à la surface des cellules, antigènes que le corps identifie comme des anomalies. (Ce n'est pas toujours le cas, hélas, mais c'est la base d'une intéressante stratégie thérapeutique dans le traitement du cancer).

Comme tout système, il arrive que la réponse immunitaire se détraque. Soit elle est trop mièvre face à un pathogène, soit elle est stimulée par nos propres antigènes (ceux du"soi"). Dans le premier cas, nous n'arrivons pas à lutter efficacement contre une infection; dans le second, nous développons une maladie auto-immune. À toutes les fois que je vois un yaourt, une huile ou un jus de fruit qui promettent de stimuler mon système immunitaire, c'est à ça que je pense: en effet, comme mon système immunitaire fonctionne très bien merci (attendu que je suis assez bien portant en ce moment, sans trace d'immunodéficience), sa stimulation me semblerait être la même chose que de stimuler indûment les forces de police: trop de contraventions, c'est comme pas assez. Plutôt que de me prémunir encore plus contre le rhume, je craindrais que le yaourt magique ne déclenche une crise d'arthrite rhumatoïde, de lupus érythémateux disséminé, de diabète de type I ou de sclérose en plaques. Ce qui, on en conviendra, est pas mal moins vendeur que de dire que le yaourt a un goût frais.

Bon, ne soyons pas de mauvaise foi: cela n'arrivera pas. Tous ces produits aux vertus pseudo-scientifiques sont plus de grands hâbleurs que des bombes à retardement. Mais ils illustrent assez bien que l'industrie du marketing n'hésite pas à utiliser à tort et à travers un langage vaguement scientifique pour parvenir à ses fins. N'oubliez jamais cet adage: ils veulent votre bien... et ils l'auront.

mardi 15 avril 2014

Noé le fossoyeur









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Pour qu'une hypothèse soit scientifiquement valide, elle doit répondre à certains critères. L'un d'entre eux est la réfutabilité, ou la possibilité qu''on démontre qu'elle soit fausse. Si une hypothèse impossible à tester ne peut pas être réfutée, cela ne la rend pas automatiquement vraie: cela la rendrait plutôt inutile. Alors la prochaine fois que vous ne pourrez pas prouver à l'oncle Arthur (qui a vu ça sur l'internet) que le président Kennedy a été assassiné suite à un complot entre Martiens communistes et l'association des lesbiennes nazies mais que chaque information le concernant est systématiquement faussée par des agents secrets invisibles, ne vous cassez pas la tête: le poids de la preuve est sur ses épaules à lui, pas sur les vôtres.

Bien entendu, dans le cas d'une hypothèse réfutable qu'on ne parvient pas à réfuter, ce n'est pas la même chose: ici, le succès répété de l'hypothèse face à ces épreuves donne plutôt confiance dans sa validité. Ainsi,on est maintenant assez convaincu de la pertinence de la théories des germes, qui explique comment les maladies infectieuses sont provoquées par des agents microscopiques (mais qu'on peut détecter et visualiser au microscope) plutôt que par un vague "déséquilibre des humeurs" ou par des esprits malveillants.

Une citation fameuse sur la réfutabilité de la théorie de l'évolution est attribuée au célèbre biologiste britannique J.B.S.Haldane. S'étant fait demander ce qui pourrait le convaincre que cette théorie était incorrecte, Haldane aurait répondu "des lapins dans la Précambrien". Comme nous l'avons mentionné auparavant, les ères géologiques de notre planète ont laissé des couches successives de roches sédimentaires sous nos pieds; ces strates, en les visitant une par une, nous permettent de nous faire une idée de l'évolution des formes de vie sur notre planète. Une prévision très testable de la théorie de l'évolution est qu'il ne devrait pas se trouver de fossiles de certaines créatures avant la période correspondant à leur apparition: on ne devrait pas, par exemple, trouver quelque vertébré que ce soit avant l'apparition des premiers vertébrés; quelque reptile que ce soit avant l'apparition des premiers reptiles, et ainsi de suite. Pendant le Précambrien, il y a plus de 541 000 000 années, on en était encore à des millions d'années de l'apparition des premiers poissons, et encore plus loin des premiers amphibiens, et encore plus loin des premiers reptiles, et encore plus loin des premiers synapsides, et encore plus loin des premiers mammifères, et encore plus loin des premiers lapins. De découvrir des fossiles de lapin au milieu de la faune de l'Édiacarien serait un excellent argument contre la théorie de l'évolution.

Evidemment,il n'y a pas trace de lapins dans les roches du Précambrien. Cela pose un problème aux créationnistes bibliques, car comment expliquer que les fossiles se soient trouvés distribués en accord avec la théorie de l'évolution si celle-ci est incorrecte? (Notez que c'est un peu mettre la charrue avant les boeufs, puisque cette théorie est justement née d'observations comme celle de la distribution des fossiles en strates correspondant à des ères géologiques distinctes). Diverses hypothèses existent. L'une d'entre elle est qu'un esprit malin a volontairement distribué les fossiles pour confondre une humanité crédule (hypothèse intestable, et donc inutile). Une autre est que les dinosaures, animaux volumineux et lents à se mouvoir, auraient eu plus de mal à fuir devant les eaux déchaînées du Déluge et se seraient noyés les premiers, se ramassant au fond avant les autres créatures. Cette hypothèse, elle, a au moins la vertu d'être réfutable alors rendons-lui cette grâce... avant de la réfuter. D'abord, les dinosaures ne se retrouvent pas parmi les strates géologiques les plus profondes, et il s'en faut de beaucoup. Des centaines de millions d'années séparent le Précambrien des premiers dinosaures; sous ces grands reptiles se trouvent donc, couche après couche, les restes de leurs prédécesseurs évolutifs. Ensuite, même en faisant abstraction de cela, considérons l'argument lui-même: si c'est vraiment la capacité de fuir le Déluge qui fait la différence, on s'attendrait à retrouver les animaux lents au fond; or, non seulement de nombreux dinosaures étaient de rapides prédateurs, mais on ne retrouve pas de fossiles de paresseux parmi ces soi-disant animaux lents. Les paresseux se retrouvent là où Darwin les attendrait: parmi les autres mammifères, rapides et lents. (Et d'ailleurs, comment expliquer les fossiles des ancêtres des baleines d'après cette hypothèse? Je ne crois pas qu'un déluge ait pu les affecter outre mesure).

vendredi 11 avril 2014

Avant même que l'encre ne soit seiche...









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Le méphistophélique mollusque qu'on voit à droite est un calmar de Humboldt (Dosidicus gigas, aussi appelé diablo rojo en espagnol ou red devil en anglais, ce qui se traduit par "diable rouge". C'est un prédateur très efficace, curieux, intelligent, et pas le genre que j'aimerais rencontrer en plongée vu qu'on a rapporté des cas de cette bestiole arrachant le masque de plongeurs.

Bien que d'une taille pas banale, le calmar de Humboldt n'est pas la même chose que le calmar géant (Achiteuthis dux) ou le calmar colossal (Mesonychoteuthis hamiltoni), tous deux bien plus gros et massifs (et beaucoup, beaucoup moins fréquemment rencontrés).

Comme la plupart des céphalopodes, ce calmar peut libérer une bonne quantité d'encre par l'anus quand il se sent menacé, dans le but de confondre un éventuel prédateur. En voilà un qui ne peut pas nier avoir pété: il a carrément signé son geste.

La seiche qu'on voit à gauche produit aussi de l'encre, et la sienne, appelée sépia, est utilisée en cuisine pour colorer les aliments. La seiche est aussi célèbre pour son "os de seiche", le sépion, qui est en fait une coquille interne. Celle-ci, remplie de gaz, sert à la flottabilité de l'animal. On voit souvent un tel os de seiche dans les cages de perruches, où il sert de source de calcium.

Quant au contrat que la seiche s'apprête à signer, il s'agit bien sûr d'une référence à la vieille légende allemande du docteur Faust, un homme qui fit un pacte avec le diable pour obtenir jeunesse, science et plaisir des sens au prix de son âme. La morale de l'histoire était qu'il ne faut pas préférer les joies terrestres aux joies divines, qui leur sont infiniment supérieures, à part pour le fait qu'elles n'existent probablement pas. Quoique quand le diable en personne nous apparaît, je suppose que cela redonne un certain cachet à bien des questions théologiques.

La légende de Faust a été adaptée plusieurs fois, notamment par Marlowe à la fin du 16e siècle, Goethe à la fin du 18e siècle et Gounod en 1859, dans l'opéra qui donna à la Castafiore le célèbre air des bijoux.

mercredi 9 avril 2014

Meilleur. Client. À vie.









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Argus Panoptes était un géant de la mythologie grecque; nanti de cent yeux, il faisait un guetteur formidable parce que cinquante yeux restaient réveillés pendant que les cinquante autres dormaient. Une Héra jalouse lui confia la garde d'Io, la nymphe aimée de Zeus que ce dernier avait changée en génisse pour la protéger (et une habituée des mots croisée, comme le savent tous les cruciverbistes); mais Zeus envoya le dieu Hermès pour occire le pauvre Argus et libérer la belle. Héra lui a quand même accordé une certaine forme d'immortalité: ses cent yeux se retrouvent maintenant sur la queue du paon, sous la forme d'ocelles.

On peut retrouver Argus ici, puis ici, et encore ici.

Détresse ophtalmique









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Argus Panoptes était un géant de la mythologie grecque; nanti de cent yeux, il faisait un guetteur formidable parce que cinquante yeux restaient réveillés pendant que les cinquante autres dormaient. Une Héra jalouse lui confia la garde d'Io, la nymphe aimée de Zeus que ce dernier avait changée en génisse pour la protéger (et une habituée des mots croisée, comme le savent tous les cruciverbistes); mais Zeus envoya le dieu Hermès pour occire le pauvre Argus et libérer la belle. Héra lui a quand même accordé une certaine forme d'immortalité: ses cent yeux se retrouvent maintenant sur la queue du paon, sous la forme d'ocelles.

On peut retrouver Argus ici, puis ici, et encore ici.

mardi 8 avril 2014

Échange épistolaire





















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Création de l'écrivain britannique Arthur Henry Sarsfield Ward (alias Sax Rohmer), le Dr Fu Manchu est bien sûr une des figures les plus marquantes de la littérature populaire, aux côtés des Mowgli, Tarzan, Dracula, Sherlock Holmes et du monstre de Frankenstein. Archétype du "péril jaune", le docteur est un génie scientifique très affairé à dominer le monde (comme nous tous, n'est-ce pas?)

Nanti de quatre doctorats, on sait que le Dr Fu Manchu a fréquenté les universités de La Sorbonne, de Heidelberg et d'Edinburgh. Avec un tel c.v., on devine qu'il a dû publier beaucoup... et comme il était un expert patenté en poisons en tous genre, une autorité en matière d'insecte et d'autres arthropodes venimeux, et une sommité en matière de faire passer son prochain de vie à trépas, je devine la façon dont il traitait les éditeurs et évaluateurs récalcitrants.

lundi 7 avril 2014

Pré-adaptation









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Comme tous les vertébrés, les ancêtres des mammifères furent jadis des poissons à mâchoires. Parmi ceux-ci, il s'en trouva pour utiliser quatre de leur nageoires comme pattes (voir Tiktaalik pour un bel exemple de poisson dont les descendants ont probablement commencé à marcher). Ces poissons marcheurs devaient donner naissance aux tétrapodes, ou "bestioles qui se promènent à quatre pattes ainsi que leurs descendants, même ceux qui ont ensuite perdu les pattes en question comme les serpents". Bon; ce n'est pas la traduction exacte de "tétrapode" mais je crois que ça respecte bien l'esprit du mot. "Tétrapode" veut simplement dire "quatre pattes".

Les tétrapodes incluent les amphibiens, les reptiles et les mammifères mais les amphibiens sont apparus les premiers; un trait plus primitif chez eux est que leurs oeufs doivent être pondus dans l'eau pour ne pas se déshydrater. De façon informelle on les classe avec les poissons pour former le groupe des anamniotes,les vertébrés qui pondent leurs oeufs dans l'eau. Par rapport aux poissons, les amphibiens ont développé une caractéristique pleine d'avenir: celle de pouvoir vivre hors de l'eau et de respirer sans branchies.

Parmi ces amphibiens, certains devaient développer par la suite des caractéristiques originales qui devaient éventuellement donner naissance aux amniotes, les animaux qui n'ont plus besoin de pondre leurs oeufs dans l'eau. Les amniotes entourent en effet leurs embryons d'un sac amniotique; ce dernier peut se trouver soit dans un oeuf à coquille étanche, soit dans un utérus. Les premiers amniotes furent les reptiles (ou les ancêtres des reptiles, si vous voulez). L'amphibien Proterogyrinus était par exemple un tel amphibien aux caractéristiques reptiliennes développées suggérant qu'il est l'un de leurs ancêtres ou un proche cousin.

Les reptiles avec toutes leurs espèces devaient développer eux aussi de nouveaux traits permettant de les diviser en grande classe. Sur la base de l'existence ou de la position de certaines ouvertures dans leur crâne, on divise les anciens reptiles et leurs descendants en sauropsides et en synapsides. Ces derniers ont une ouverture localisée derrière l'oeil, appelée "fosse temporale". Les reptiles de la classe des synapsides devaient donner naissance aux mammifères, et de fait les mammifères sont les seuls synapsides encore vivants aujourd'hui. Les sauropsides actuels, eux, se divisent en anapsides (comme les tortues) qui n'ont pas de telle ouverture crânienne, et en diapsides (les oiseaux et tous les reptiles d'aujourd'hui à l'exception des tortues) qui ont deux fosses temporales l'une par dessus l'autre, séparées par l'os postorbitaire et l'os squamosal.

Vous avez peut-être déjà vu le spectaculaire dimétrodon dans un musée d'histoire naturelle. On le confond souvent avec un dinosaure, mais en réalité il ne leur est pas très apparenté; le dimétrodon était un synapside, comme nous, alors que les dinosaures étaient des sauropsides. Il était donc plus proche des mammifères.

Les reptiles synapsides devaient un jour disparaître, mais pas sans laisser des descendants dont les caractéristiques devaient les distinguer clairement des reptiles survivants: des caractéristiques comme l'homéothermie (ou capacité de maintenir sa température interne), l'allaitement, la présence de poils, celle de trois osselets dans l'oreille moyenne et le développement du neocortex.

Les mammifères eux aussi devaient diverger et on trouve aujourd'hui sur notre planète les descendants de trois grandes branches, qui se distinguent par leur relation avec leurs embryons: les protothériens, les métathériens et les euthériens.

Les protothériens (qu'on appelle aussi les monotrèmes) sont des mammifères qui pondent encore des oeufs, à la façon de leurs ancêtres synapsides aux caractèrs plus reptiliens. Il n'en existe pas beaucoup aujourd'hui: quatre espèces d'échidnés et une seule espèce du toujours très sympathique ornithorynque. Les bébés ornithorynques, une fois sortis de leur oeuf, boiront du lait maternel comme tous les mammifères même si leur maman ne possède pas de mamelles; les glandes mammaires exsudent le liquide à travers des ouvertures dans la peau.

Les métathériens (ou marsupiaux) sont des animaux qui ne pondent pas d'oeufs mais dont le développement embryonnaire ne se fait pas entièrement dans un utérus. Les petits, en effet, sort du ventre de sa mère sous la forme d'une larve marsupiale et doit ensuite se diriger vers la poche marsupiale maternelle, où il trouvera une mamelle nourricière. Accroché à cette dernière,il terminera son développement. Kangourous, koalas et autres wombats appartiennent à ce groupe.

Les euthériens, finalement, ou placentaires, sont les animaux dont le développement embryonnaire se fait entièrement dans un utérus.

L'opossum aquatique d'aujourd'hui, également appelé sarigue d'eau ou yapock, porte le nom savant de Chironectes minimus. C'est le seul marsupial a avoir un mode de vie aquatique et à porter des pattes palmées. On le retrouve en Amérique, où les seuls marsupiaux survivants sont rares; il semble que la compétition avec les euthériens ne soit pas à l'avantage des marsupiaux. L'Australie est très riche en marsupiaux parce que lors du développement des euthériens, l'Australie était déjà séparée des autres masses continentales. Quelques types d'opossums sont les seuls marsupiaux encore vivants en Amérique.

L'opossum aquatique est le seul marsupial encore vivant chez qui le mâle possède,comme la femelle, une poche marsupiale. La thylacine (qu'on peut voir ici), encore appelée tigre marsupial, possédait aussi cette caractéristique... mais l'homme a organisé son extinction au début du XXe siècle, la dernière thylacine s'étant éteinte au zoo de Hobart en Tasmanie en 1936.

vendredi 4 avril 2014

Techniquement, il n'y a rien de faux dans tout ça...







Matériel supplémentaire

Une mole est un chiffre correspondant à 6.02214129 × 1023. Cet exposant 23 veut dire qu'on pourrait aussi l'écrire 602 214 129 000 000 000 000 000 si on avait assez de place.

Qu'est-ce que c'est que ce gros chiffre? Il s'agit du nombre d'Avogadro, qui est défini comme le nombre d'atomes dans 12 grammes de carbone. Il permet d'établir une relation entre la masse atomique d'une substance et la quantité que nous avons entre les mains.

Ainsi, en faisant une simple règle de 3, on peut dire que dans un gramme d'hydrogène (dont la masse atomique est de 1), on a 6.02214129 × 1023 atomes. (J'arrondis un peu ici, parce que la masse moléculaire de l'hydrogène n'est pas exactement de 1).

Le tableau périodique des éléments permet de classer les éléments qui forment la matière en fonction du nombre de protons que leur noyau contient. Ce tableau nous donne aussi la masse atomique de chaque élément: par exemple, l'oxygène, dont le numéro atomique (ou le nombre de protons) est 8, a une masse moléculaire de 15,9994. Cela signifie qu'une mole d'oxygène (ou 6.02214129 × 1023 atomes d"oxygène) pèse 15,9994 grammes.

L'importance de ce chiffre quand il s'agit d'homéopathie est qu'il explique une raison fondamentale pour laquelle le principe de base de cette discipline est en conflit avec la science moderne. L'homéopathie est une philosophie thérapeutique inventée par le docteur allemand Christian Friedrich Samuel Hahnemann en 1796, année où, paradoxalement, l'Anglais Edward Jenner réalisa la première vaccination. Je dis "paradoxalement", parce que dans un sens l'homéopathie et la vaccination au au moins une similarité: celle d'utiliser le mal pour traiter le mal.

La grande différence entre les deux, bien sûr, est que la vaccination fonctionne et l'homéopathie, non. La vaccination repose sur le mécanisme suivant, qui est maintenant bien compris: en exposant le corps a un agent pathogène affaibli ou à des composantes moléculaires de cet agent pathogène, on permet au système immunitaire de réagir comme face à une vraie infection, mais sans courir le risque de tomber malade. La réaction immunitaire implique la stimulation de cellules aptes à reconnaître ces composantes étrangères, puis à la génération de protéines appelées anticorps qui agissent un peu comme des têtes chercheuses permettant leur élimination (ou l'élimination des cellules qui porteraient ces composantes à leur surface, indiquant qu'elles sont infectées).

L'homéopathie, elle, repose sur le principe de similitude, qui dit qu'une substance produisant chez une personne saine les mêmes symptômes que chez une personne malade peut être utilisée, après une série de dilutions, pour traiter lesdits symptômes. (Ajoutons ici que l'homéopathie ne traite pas les maladies, mais traite les patients d'une manière qu'on veut plus holistique). Malheureusement, malgré des tas d'anecdotes, les traitements homéopathiques ne fonctionnent pas mieux que l'effet placebo.

On pourrait bien sûr s'attendre à ce qu'un remède homéopathique déclenche simplement la réponse immunitaire, ce qui expliquerait pourquoi elle est supposée fonctionner. Mais voilà; pour fonctionner, ce système doit quand même être exposé à un certain nombre de molécules étrangères. Hors, les remèdes homéopathiques sont dilués. Très dilués. Massivement dilués.

Ces remèdes portent généralement une indication de leur dilution. Une dilution 1C, par exemple, signifie que l'élément concerné a été dilué 100 fois. Une dilution 6C veut dire une partie par 1012, ou 1 : 1 000 000 000 000. Là ou ça se gâte c'est quand on arrive aux dilutions 12C et 14C, respectivement 1 : 1024 et 1 : 1026... parce qu'on excède le nombre d'Avogadro, et que si on était parti avec une mole de ce qu'on veut diluer, il ne nous en resterait même pas une molécule à la fin.

Faisons le test. Mettons qu'on part avec une solution initiale de sucre. Un sachet de sucre fait 5 grammes environ, alors commençons par diluer 40 sachets de sucre dans un litre d'eau. Cela nous donnera 200 grammes par litre, une solution qui n'est pas tout à fait deux fois plus sucrée que le Coca-cola (celui-ci contenant 110 grammes de sucre par litre). On admettra que c'est quand même beaucoup de sucre. Comme le sucre (dont la formule est C12H22O11) a une masse moléculaire de 342 g/mol, notre litre contient 0,58 mole de sucre, ou (0,58 x 6.02214129 × 1023 = 3,5 × 1023) molécules.

Ces 3,5 × 1023 molécules, nous allons maintenant les diluer en prenant une part de notre litre d'eau sucrée et en la mélangeant à neuf parts d'eau pure (il paraît qu'il faut aussi agiter d'une façon spécifique pour que le médicament fonctionne. Mais passons). C'est ce qu'on appelle "diluer dix fois". De cette nouvelle solution, prenons-en encore une part, et mélangeons-la à neuf autres parts d'eau pure. Par rapport au début, on a donc dilué notre sucre 100 fois. Et ainsi de suite pour 1000 fois, 10 000 fois, etc.

Si on y va pour la dilution 12C, correspondant à une dilution de 1024 fois, cela nous donne 3,5 × 1023 / 1024, ou 0,35 molécule.

Oui, vous avez bien lu, notre récipient final contient zéro virgule trois-cinq molécule de sucre. Moins qu'une molécule entière. Comme on ne peut pas couper une molécule en deux juste en la diluant, alors on a dans notre contenant soit une seule molécule, soit zéro molécule. (On dira que les chances d'avoir une molécule sont de 35%).

Pour la dilution 13C, la situation est 100 fois plus épineuse: on n'a plus que 3,5 × 1023 / 1026 molécules, ou 0,0035... trois chances et demie sur mille d'avoir une seule molécule de sucre.

La dilution recommandée par le bon Dr Hahnemann est de 30C, ou 1 : 1060. On aurait dans ces conditions moins d'une chance sur 100 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 d'avoir une seule molécule de sucre dans notre récipient. Non, cela ne goûtera pas grand chose. C'est de l'eau.

Et ce n'est pas la plus diluée des solutions homéopathiques! Un certain médicament homéopathique contre la grippe (Oscillococcinum) demanderait une dilution de 10400 environ. Comme il s'agit de foie de canard au départ, ce n'est peut-être pas plus mal.

Certains défenseurs de l'homéopathie cherchent à expliquer le fonctionnement de leur système sans la présence d'une seule molécule par un mystérieux phénomène appelé "la mémoire de l'eau", qui dit que les molécules d'eau s'agenceraient dans l'espace de manière à faire perdurer la forme d'une molécule avec laquelle elle aurait été en contact. Outre le fait que cette hypothèse semble un peu farfelue, elle n'a pas pu être confirmée expérimentalement de façon indépendante et les célèbres observations initiales sur le sujet sont aujourd'hui considérées comme des artefacts expérimentaux.

mercredi 2 avril 2014

Mission impossible









Matériel supplémentaire

Oui, les chiens sont daltoniens. Mais ce n'est pas une tare particulièrement canine; en fait, la plupart des mammifères le sont aussi. Nous avons de la chance, nous les humains, de faire partie des primates de l'ancien monde; nous jouissons en effet depuis quelques millions d'années d'une vision trichromatique(ce qui veut dire que nous pouvons distinguer trois principales couleurs; dans notre cas, le bleu, le rouge et le vert). Ce trait est partagé dans une certaine mesure par certains primates du nouveau monde, et nous allons ici parler un peu de perception des couleurs.

La perception de la lumière par le cerveau humain repose sur la stimulation de photorécepteurs situés au fond de l'oeil. Chacun de ces photorécepteurs est une cellule nerveuse, qui pour envoyer son signal via le nerf optique (qui relie chaque oeil aux parties appropriés du cerveau) doit être stimulée par des photons. Le photon est la particule associée au rayonnement électromagnétique, incluant celui du spectre visible. Nos photorécepteurs servent donc à convertir le rayonnement électromagnétique en courant électrique que le cerveau pourra interpréter.

Le mécanisme de stimulation des photorécepteurs est le suivant. Chacune de ces cellules spécialisées contient une grande quantité de disques membranaires internes, ressemblant à une pile de pains pitas. Dans les membranes de ces disques, issues de replis de la membrane plasmique, se trouvent des protéines appelées opsines. Les opsines, à leur tour, sont associées à un dérivé de la vitamine A qu'on appelle 11-cis retinal. C'est la raison pour laquelle on dit aux enfants que les carottes sont bonnes pour les yeux.

Dans les photorécepteurs appelés bâtonnets, spécialisés pour la vision nocturne parce que très sensibles, l'association entre l'opsine et le retinal s'appelle rhodopsine. Dans les photorécepteurs appelés cônes, spécialisés pour la vision diurne, l'association entre l'opsine et le retinal s'appelle photopsine ou iodopsine. Ces deux types de photorécepteurs ne sont pas disposés de la même façon dans la rétine: les cônes sont moins nombreux (6-7 millions par oeil) et concentrés au fond de l'oeil en un point appelé macula, dans l'axe de la pupille; les bâtonnets sont plus nombreux (environ 125 millions) et plus disséminés, ce qui les rend aussi responsables de notre vision périphérique. Le fait que les photorécepteurs périphériques soient également plus sensibles explique pourquoi, la nuit, il nous arrive de voir une étoile du coin de l'oeil mais qu'on la perde de vue sitôt qu'on cherche à la regarder en face: bien qu'assez brillante pour nos bâtonnets, elle ne l'est pas assez pour nos cônes.

Chaque photorécepteur, dans l'obscurité, laisse entrer librement des ions sodium (Na+) à travers un canal sodique, ce qui le dépolarise. L'ouverture du canal sodique dépend de son association au GMP cyclique, qui est abondant dans la cellule dans l'obscurité. Cette dépolarisation de la membrane plasmique ouvre des canaux calciques dépendant du voltage, ce qui augmente également la concentration interne de calcium. Ce calcium, à son tour, cause la fusion de vésicules contenant du glutamate avec la membrane plasmique, permettant à ce neurotransmetteur de sortir de la cellule et de se rendre aux neurones bipolaires voisins, qui sont les suivants dans la chaîne de signalisation vers le cerveau. Le glutamate libéré dit, essentiellement, "on ne voit rien en ce moment".

Quand des photons viennent frapper la rhodopsine ou la photopsine, leur énergie est absorbée et provoque un changement de conformation du rétinal, qui passe de la forme 11-cis à la forme tout-trans. Ce changement de forme mène à l'activation d'une protéine membranaire voisine, une protéine G appelée transducine, qui ensuite active une phosphodiestérase. Cette dernière clive le GMP cyclique pour en faire du GMP tout court, et dans ces conditions le canal sodique ne peut pas rester ouvert. Le sodium ne pouvant plus entrer dans la cellule, celle-ci commence à se polariser, ce qui ne s'arrange pas quand le canal calcique se ferme aussi. Devant cette hyperpolarisation, les vésicules de glutamate ne fusionnent plus avec la membrane, et le photorécepteur cesse d'envoyer le neurotransmetteur aux cellules bipolaires. Cette interruption de signalisation est interprétée comme la perception de photons ou, en termes plus familiers, "HÉ, CERVEAU! JE VIENS DE VOIR UN PHOTON!"

L'opsine présente dans les bâtonnets et celle présente dans les cônes n'est pas la même. En effet, à partir d'un gène ancestral d'opsine, d'anciens évènements de duplication génique suivis de modifications des copies créées ont permis au monde animal de disposer de nombreuses variations sur le thème de la protéine photoréceptrice. La plus intéressante particularité des différents gènes d'opsine est que les protéines pour lesquelles elles codent n'ont pas toutes la même sensibilité pour les différentes longueurs d'onde retrouvées dans la lumière visible.

Ainsi, l'opsine appelée RHO se trouve dans les bâtonnets. Elle a un pic d'activation situé à une longueur d'onde d'environ 495 nm. Son gène se trouve sur le chromosome 3.

Nos autres opsines, retrouvées dans les cônes, sont les suivantes:

  • OPN1SW, qu'on appelle familièrement "opsine bleue". Elle est excitable de 400 à 500 nm, avec un pic à 420 nm environ. Son gène est sur le chromosome 7.
  • OPN1MW, qu'on appelle familièrement "opsine verte". Elle est excitable de 450 à 630 nm, avec un pic à 534 nm environ. Son gène est sur le chromosome X,juste en aval de celui du gène suivant. Ah! Un autre détail: chez certaines personnes à la vision tout à fait normale, ce gène est répété: on en a deux copies l'une à côté de l'autre.
  • OPN1LW, qu'on appelle aussi "opsine rouge". Elle est excitable de 500 à 700 nm, avec un pic à 564 nm environ. Son gène est également sur le chromosome X, juste en amont du gène de l'opsine verte.


Chaque cône n'exprimera qu'un type d'opsine "colorée", et sera donc spécialisé pour un certain pic d'excitabilité. C'est la différence de stimulation des différents cônes qui fait que notre cerveau distingue les couleurs. Que se présente un paquet de photons dont la longueur d'onde est, disons, de 430 nm, et les cônes "bleus" seront très excités; les cônes "verts" ne le seront pas tellement, et les cônes "rouges" encore moins. Le cerveau interprète tout cela en se disant "je vois de la couleur bleue". Les bâtonnets, eux, puisqu'ils ne viennent qu'en une seule catégorie, font simplement dire au cerveau "je vois de la lumière", même si le pic d'absorption des bâtonnets est à 495 nm, et donc assez proche du vert.

Les opsines, on en a glissé un mot, viennent de la duplication et de la divergence d'un gène ancestral. En suivant les différentes branches de l'arbre de la vie, on assiste au développement d'opsines sensibles à de nombreuses longueurs d'ondes; ainsi, les chondrichtyens (les poissons cartilagineux comme les requins, les raies et les chimères) possèdent une opsine pour bâtonnets et 4 types pour les cônes; le rouge, le vert, le bleu et l'ultraviolet (bien qu'il s'agisse d'un ultraviolet tellement proche du bleu que... mais n'anticipons pas). Les poissons osseux, qui sont apparus après, ont complexifié leur arsenal qui a des opsines rouge, ultraviolette, deux bleues et trois vertes en plus d'une pour les bâtonnets. Nos ancêtres à nous, mammifères, ont pendant longtemps adopté un mode de vie nocturne (imaginez partager la Terre avec les dinosaures, et vous aussi vous voudrez vous faire aussi discret que possible)! et pendant cette période ont perdu l'opsine verte et l'opsine bleue, ne laissant que l'opsine ultraviolette et l'opsine rouge en plus de l'opsine pour bâtonnet. Pas besoin de bien discerner les couleurs quand on vit dans le noir, pas vrai? "Oui mais", vous demandez-vous. "Comment se fait-il que je voie la couleur bleue et pas les ultra-violets"? C'est que notre opsine ultraviolette a changé avec le temps, et a maintenant un pic d'absorption à 420 nm. Elle est devenue notre nouvelle opsine bleue.

Et c'est là qu'en sont la plupart des mammifères d'aujourd'hui, avec des opsines noir/blanc, rouge et bleue. Mais voici un coup de bol pour les primates de l'ancien monde (Asie et Afrique): notre opsine rouge, sur le chromosome X, vient à subir un évènement de duplication, et nous nous retrouvons avec deux copies de l'opsine rouge placées en tandem sur le chromosome X. Rien de bien excitant,jusqu'à ce que la copie située en aval accumule des mutations changeant sa sensibilité, la transformant en une nouvelle opsine verte! Très commode pour distinguer les pommes mûres des pommes vertes. Parce que nous possédons des opsines permettant de distinguer trois couleurs à partir de nos différents cônes, on dit que notre vision est trichromatique. Le chien, lui est dit "dichromatique" vu qu'il n'a pas notre cône vert.

Advenant la mutation de nos gènes d'opsines, on perdra la faculté de distinguer les couleurs. C'est ce qui arrive aux daltoniens. Ceux-ci sont le plus souvent des garçons (dans le cas du daltonisme vert-rouge), parce que les garçons ne possèdent qu'un seul chromosome X et les filles deux. Une fille avec une mutation dans un gène d'opsine du chromosome X pourrait toujours compenser avec le gène intact trouvé sur son deuxième chromosome X, ce qui n'est pas possible pour le garçon. (On peut muter l'opsine verte ou l'opsine rouge et le résultat final est le même: on ne distingue pas bien le vert du rouge). Pour le daltonisme impliquant le bleu, c'est différent: garçons et filles ont le même nombre de chromosomes 7.

Pour les singes du nouveau monde (d'Amérique, en d'autres termes), on a une drôle de situation: il existe d'abord différentes variétés (ou "allèles") de l'opsine rouge, et l'une d'entre elle... est devenue pas mal verte. On a donc les cas suivants: des mâles porteurs de l'allèle rouge ou porteurs de l'allèle vert, et qui sont donc daltoniens pour des raisons différentes; des femelles dont les deux chromosomes X sont rouge-rouge ou vert-vert, daltoniennes elles aussi, et finalement des femelles rouge-vert, qui ont une vision trichromatique. Imaginez les disputes quand vient le temps de choisir la couleur des rideaux! Il existe enfin des singes d'Amérique, les singes hurleurs Alouatta et Aotus, qui ont développé indépendamment la vision trichromatique, quand une partie du chromosome X portant l'allèle vert a été introduite un peu en aval d'un allèle rouge sur un autre chromosome X. Trichromatie instantanée! De quoi nous en faire voir de toutes les couleurs.